Le Règne de Nicolas 1er
"Par son caractère, et même par son aspect physique, d’une puissance impressionnante, Nicolas 1er semble être taillé pour le rôle de despote. Rien d’étonnant, s’il est toujours resté un militaire, officier subalterne dans l’âme, dévoué à ses hommes, passionné d’exercices, du champ de manœuvres, n’oubliant pas un bouton de guêtre; devenu empereur, il fera plusieurs fois modifier les uniformes, y compris le nombre de boutons […] Le génie, plus particulièrement les fortifications, fut l’autre passion durable de Nicolas […] Plus tard il se spécialisa dans les forteresses, devient chef du corps des ingénieurs militaires, et donc l’ingénieur militaire en chef du pays, sans doute la fonction la plus importante qu’il ait exercé sous le règne de son frère; plus tard encore, devenu empereur, il n’épargna aucun effort pour faire du pays tout entier une forteresse imprenable. Ses opinions convenaient admirablement à sa personnalité. Né en 1796, de dix-neuf ans le cadet d’Alexandre, le nouveau souverain fut élevé, non pas, comme son frère, dans l’esprit de la philosophie des lumières à son déclin, mais dans une atmosphère de réaction et de guerres incessantes contre Napoléon. En outre, Nicolas épousa une princesse prussienne, et noua des liens particulièrement étroits avec la famille de sa femme, notamment son beau-père, le roi Frédéric-Guillaume III et son beau-frère Frédéric-Guillaume IV, qui successivement régnèrent sur la Prusse. L’aile russe de la réaction européenne, représentée par Nicolas 1er et son gouvernement, trouva une idéologie à sa mesure dans la doctrine dite de la "Nationalité officielle". Proclamée solennellement en 1833 par le comte Serge Ouvarov, le ministre de l’Instruction publique, elle s’articulait autour de trois principes: orthodoxie, autocratie, génie national"(1).
Avec ce petit portrait tout le monde aura compris quelle orientation le nouvel empereur va donner à sa politique "La machine gouvernementale tout entière fut de plus en plus imprégnée de l’état d’esprit militaire: consignes impératives, obéissance aveugle, précision _ à en croire du moins les rapports officiels et les apparences. En réalité, la discipline, le fonctionnement impeccable de l’administration n’était qu’une mince façade; derrière, régnait le désordre et la confusion" (2).
Avec lui, les ministères, le Sénat, le Conseil d’État, vont crouler sous la poussière. Il choisit de mettre en place des comités spéciaux qui fonctionnent le temps de remplir la tâche pour laquelle ils ont été créés, ou selon l’humeur de l’empereur. Mais il va surtout s’appuyer sur le Secrétariat particulier de Sa Majesté, secrétariat déjà en place à son arrivée et qui traite les affaires dans lesquelles l’empereur intervient personnellement. A cette première section, l’empereur va ajouter deux autres sections, puis une autre, encore une autre... jusqu’à atteindre le nombre de 6 sections: celle d’origine, une section chargée de la codification des lois, la troisième contrôle le police politique, la surveillance du territoire et les personnes soupçonnées de libéralisme, la quatrième administre les institutions charitables et les établissements d’enseignement chaperonnés par l’impératrice douairière, la cinquième gère les Domaines de l’État, et la dernière section sera un bureau temporaire chargé d’étudier la mise en place de l’appareil administratif en Transcaucasie.
L’empereur est donc entré en guerre contre le libéralisme. Mais cela débouche sur un divorce avec l’élite alors que jusqu’à présent (du moins depuis un siècle) ils ont gouverné ensemble. "Sous Nicolas 1er, ce consensus se brise, quand se révèle l’immense part d’illusion que comportait le postulat d’une intégration de la Russie à l’Europe. Sans autre objectif que se perpétuer, le pouvoir cesse alors de gouverner, il administre"(3) Eh oui, le fonctionnaire en Russie doit tout à Nicolas 1er! Et paradoxalement, c’est aussi sous son règne que naît l’Intelligentsia russe. Les salons littéraires et intellectuels se développent (Pouchkine, Gogol, Lermontov, ou encore Dostoïevski condamné à mort qui voit à la dernière minute sa peine changée en déportation au bagne, en sont les figures emblèmatiques). Il a beau vouloir tout régenter, tout contrôler, tout censurer, les gens parlent, discutent; et il ne peut enrayer la contagion. Moscou, reconstruite après 1815 est à la pointe du combat, comme si l’ancienne capitale était le symbole de l’opposition aux Romanov de Saint-Pétersbourg.
Dans sa politique étrangère aussi, Nicolas 1er est le champion qui combat partout le libéralisme. Là où est le libéralisme, Nicolas 1er arrive à la rescousse. La Pologne russe entre en dissidence (terme couramment employé quelques décennies plus tard sous un autre régime) en décembre 1830. En février 1831, les troupes russes interviennent, Varsovie se rend en septembre. Un statut organique fait de la Pologne une "partie inaliénable" de la Russie. La répression est féroce, exil de près de 10 000 Polonais, armée nationale dissoute, établissements supérieurs fermés, sécularisation des biens de l’Église catholique soupçonnée de subversion, début de l’entreprise de "russification" du pays (ex: les orphelins polonais seront élevés en Russie).
En 1828, il entre en guerre contre la Turquie. Depuis 1821 les Grecs se sont révoltés contre les Turcs. Ce conflit envenime les Balkans. L’entrée en guerre de la Russie signifie qu’elle se fait la protectrice des chrétiens des Balkans. En 1829, les Trucs sont obligés de signer le traité d’Andrinople où ils concèdent aux Russes, les bouches du Danube et une partie du littoral de la mer Noire orientale (territoires dans le Caucase). En 1830, lors de la Révolution en France, il est prêt à intervenir si la Prusse et l’Autriche acceptent de le suivre. La Prusse et l’Autriche le rassurent ce n’est qu’une petite révolution de rien du tout, d‘ailleurs elles reconnaissent rapidement la monarchie de Juillet. N’empêche que pendant 4 mois une armée russe stationne en Pologne prête à intervenir en Europe occidentale.
En 1848, alors que les choses sont plus sérieuses, il se fait une joie de secourir ses homologues prussiens et autrichiens. Les dirigeants autrichiens en prise avec les nationalistes hongrois lui doivent une fière chandelle, ainsi qu’au 200 000 hommes qu’il a envoyés sur place. Il soutiendra encore l’Autriche contre la Prusse en 1850 alors que cette dernière voulait faire sécession et sortir de la confédération germanique que préside l‘Autriche (Reculade d’Olmuth).
Nicolas 1er décide d’en finir avec un empire ottoman affaibli et veut annexer le Bosphore. Il déclare donc la guerre à l’empire Ottoman. Sa première décision et de faire pénétrer les troupes russes à l’intérieur des principautés danubiennes (janvier 1853). Mais les Turcs résistent et surtout des troupes autrichiennes se massent à la frontière de la Serbie pour contrer les... Russes. Les Autrichiens qui ont trop d’intérêts dans ce coin ne peuvent, ne veulent les laisser faire. Ah! les traîtres! A l‘été 1854, les troupes russes se retirent des principautés danubiennes. L’entrée en guerre de la France et de l’Angleterre contre la Russie (mars 1854) suite à la victoire russe de Sinope en novembre 1853 contre la flotte turque, explique aussi cette décision. Les troupes franco-anglaises débarquent en Crimée. Elles y font le siège de Sébastopol. Qui tombe en septembre 1855. Nicolas 1er, lui, est mort en février.
La grande leçon de la défaite de la guerre de Crimée est le retard criant de la Russie par rapport à l'Europe capitaliste et industrielle. Loin de moi l'idée que l'Europe capitaliste et industrielle est le modèle parfait mais il est des évolutions (bonnes ou mauvaises) sur lesquelles on est obligé de s'étalonner, surtout à partir de l'instant où l'on accepte la comparaison, où l'on recherche la confrontation, notamment militaire. S’enfermer dans un obscurantisme surfait, c’est bien, mais parfois, confronté à ceux qui choisissent d’évoluer, ça fait mal! Et le règne de Nicolas 1er a fait très mal à la Russie. La défaite de Crimée n’en est qu’une infime conséquence. Les autres, bien plus graves sont à venir, et à découvrir.
Le règne d’Alexandre II
Alexandre II (1818-1881) monte donc sur le trône, il a 37 ans. Contrairement à son père, il est animé d’idées libérales. Après la chute de Sébastopol, il signe le traité de Paris qui met fin à la guerre d’Orient. La Russie n’a plus le droit d’avoir une flotte de guerre dans la mer Noire, ni de bases militaires. Il ne lui reste plus qu’à réformer le pays. Tout le monde, ou presque, le sent bien. Mais personne ne veut en faire les frais. Toujours est-il qu'en 1858, le tsar libère les serfs de la couronne et leur accorde la terre qu'ils cultivent.
Le 19 février 1861 survient le grand choc, le grand pas dans le vide, l’empereur signe un manifeste de libération des paysans. C’est l’abolition du servage et l'émancipation des paysans en Russie. "La réforme paysanne comprend 4 points fondamentaux. Le premier est la libération individuelle , sans droit de rachat, de vingt-deux millions de paysans. Selon la "révision"de 1858, la population de Russie est alors de soixante-quatorze millions de personnes. Le second point est le droit accordé aux paysans de racheter une Oussadba (la terre sur laquelle se trouvent leur maison et leur enclos). Le troisième point concerne les lopins de terre (labours, fourrages, pâtures) : ces derniers peuvent être rachetés en accord avec le propriétaire terrien. Le dernier point, enfin, a trait à la propriété des terres rachetées aux propriétaires terriens : celles-ci appartiennent non pas individuellement aux paysans, mais collectivement à la communauté au mir. Un système d’autogestion paysanne s’instaure dans les campagnes, une fois les propriétaires terriens privés de leur pouvoir. Une banque paysanne est créée, qui consent des prêts pour quarante-neuf ans . Des médiateurs du Mir tentent de favoriser des accords entre paysans et propriétaires(4).
André Ropert, lui, nuance quelque peu ce tableau en apparence idyllique: "ce n’est pas à titre personnel que la terre est attribuée , mais à titre collectif, l’interlocuteur n’est pas l’individu, chef de famille, devenu sujet libre, mais la commune et son conseil, le mir. D’une manière étrange, le Statut de 1861 renforce donc un peu plus cette institution archaïque qui devait déjà sa survie essentiellement à des raisons fiscales et dont personne ne semble considérer qu’elle risquait d’apparaître comme un nouveau frein de développement. Libéré du servage, le paysan russe reste enfermé dans le carcan de sa communauté de village […] Les paysans comprirent mal ces mesures compliquées, d’autant qu’une période transitoire de deux ans prévoyait le maintien des corvées"(5).
Cette réforme se complète de celle administrative de 1864, où le gouvernement institut dans "Les districts et les provinces, des assemblées, les zemstvo, élues au suffrage indirect qui reçoivent la responsabilité du budget local, mais aussi de l’instruction publique, de la construction des routes et des ponts, ou bien encore de la création de dispensaires; pour la première fois dans l’histoire de l’empire, des responsabilités locales sont dévolues à des organismes élus, susceptibles d’échapper à l’arbitraire d’une administration trop souvent indifférente du bien public(6). Les zemstvos sont composés de trois collèges: propriétaires, citadins, paysans. En 1870, les villes accèdent à l'autonomie. On élit les Doumas et le maire; par contre je connais pas le mode de scrutin, le régime électoral.
La justice est réformée la même année. Elle ne dépend plus de l’administration, les juges sont inamovibles et appointés par le ministère de l’Intérieur. Les débats sont devenus publics et on instaure même la pratique du jury dans les procès criminels. Il modernise aussi l’armée et permet l’accession aux grades supérieurs à tous. Il rend la circonscription obligatoire avec une durée du service de six ans (1874). La censure est de nouveau sous l'éteignoir. Et surtout, Il réforme l’éducation. Il modernise l’enseignement secondaire et donne aux universités leur autonomie (1862-1864). Désormais elles élisent leur recteur. Et le plus important, l'enseignement secondaire et l'université sont ouverts à tous.
Sur le plan économique, la Russie semble prendre un nouvel élan: elle entre dans la "fièvre des chemins de fer" qui se développent de manière assez spectaculaire. Le réseau télégraphique, lui aussi est en pleine expansion. Des compagnies de navigation voient le jour en mer Noir et en mer d’Azov. La production minière est en augmentation comme la production de fer et de fonte. Si, par rapport à l’Europe, ces progrès semblent maigres au niveau de la Russie ils sont plus que conséquents.
Alexandre II a donc entrepris un vaste chantier de réformes dans son pays mais il se heurte à deux problèmes majeurs. "La noblesse terrienne représente le passé, l’abolition du servage consacre sa disqualification et il n’y a pas en Russie de bourgeoisie au sens occidental du mot, elle est à venir, elle doit être le produit de la modernisation espérée. Alors il ne reste que la hiérarchie de fonctionnaires qu’Alexandre II a hérité de son père: les auteurs des réformes, les conseillers qui entourent l’empereur appartiennent à cette technocratie autoritaire formée par le système bureaucratique de Nicolas 1er, leur programme est typiquement celui d’un despotisme éclairé […] Une fois de plus il s’agit de se mettre au niveau des puissances d’Europe. La méthode suivie est-elle compatible avec les ambitions affirmées? N’y a-t-il pas anachronisme à vouloir agir selon des normes du XVIIIe siècle en vue d’un projet qui consiste à construire une puissance économique et politique de la seconde moitié du XIXe siècle"(7)
Le deuxième problème est que les réformes entreprises ne servent à rien dans un régime autocrate. Comme ses prédécesseurs,Alexandre II ne peut se résoudre à doter son pays d’une constitution. Pour lui, c’est jouer à l’apprenti sorcier, c’est remettre son pays entre des mains incertaines, c’est aussi faire du monarque russe, un simple souverain d’apparat ou presque. "Dilemme tragique: seule la modernisation de l’économie et de la société peut faire émerger les couches sociales sur lesquelles pourrait s’appuyer le progrès politique, mais la réussite de cette modernisation semble toujours exiger le maintien de l’État autoritaire que conteste de plus en plus radicalement une part grandissante de l’élite sans qui rien ne se fera."(8)
En fait la politique de l’empereur suscite tous les mécontentements ou presque. La paysannerie se soulève. De 1861 à 1866, on compte près de 3 600 révoltes de paysans de diverses envergures avec un pic pour les années 1861-1862. Finalement les paysans vont se résigner. Avec amertume mais ils vont se résigner. La Pologne elle aussi s'agite de nouveau. En 1861, le Tsar lui permet la création d'un Conseil d'Etat et l'ouverture d'une Université polonaise. L'agitation continue de plus belle. Alors, en 1863, il décide l'incorporation de la jeunesse urbaine au sein de l'armée. C'est l'émeute. Les Troupes, vite! bilan: 30 000 morts et 70 000 déportés. Mais ces mesures ne suffisent pas car les paysans, eux aussi, grondent. Le 19 février 1864, l’empereur doit se résoudre à signer une loi relative à la distribution gratuite (contrairement aux paysans russes) de terre aux paysans polonais. La Pologne va rester sage jusqu’à la Première Guerre Mondiale, c’est dire.
Tous les groupes sociaux sont mécontents mais un seul groupe rejette tout en bloc pour se faire l’apôtre de la révolution, mère d'une République démocratique et sociale. "Dès le début du XIXe siècle; Joseph de Maistre avertissait que le principal danger pour la Russie n’était pas le soulèvement paysan, mais les "Pougatchev de l’université". Ces derniers font leur apparition dans la seconde moitié du siècle. Quittant violemment les structures étatiques, les "hommes nouveaux" se donnent pour mission de délivrer le peuple. Ils ne doutent pas un instant de leur droit à le diriger: d’une part, parce qu’ils veulent son bien, d’autre part, parce qu’ils savent comment donner au peuple ce dont il a besoin, même si ce dernier n’en est pas conscient"(9). Ces éducateurs du peuple se heurtent à des ingrats puisqu'en général, les paysans les dénoncent aux autorités qui feront quelque 2 000 arrestations (on veut leur bien, et voilà!). Pour l'anectode, la première grève d’étudiants en Russie, a lieu en 1861, à Saint-Pétersbourg, suite au renvoi par les responsables de la censure d’un professeur jugé trop subversif. La majorité des professeurs la soutiennent.
Ainsi est en train de naître le populisme promoteur d’une nouvelle philosophie, le nihilisme qu’un étudiant Pisarev définit ainsi :"rompre avec les idées reçues, briser le servage de la famille, s’affirmer dans son individualité, faire table rase pour "pouvoir respirer""(10). Le pouvoir réprime ces exaltés de la révolte dont le groupe Terre et liberté qui orchestre des attentats contre les dignitaires du règime (tout ce qui compte pour l'instant c'est de le faire tomber). Qu’à cela ne tienne, ils se regroupent en sociétés secrètes. En avril 1866, un étudiant, Karakozov tire sur l’empereur. A partir de cette date ce dernier se sépare de ses conseillers libéraux pour s’entourer de conservateurs. On entre de nouveau dans une période de répression et de réaction. Après sept tentatives d’assassinat, et alors qu'il s'apprête finalement, ne sachant plus à quel saint se vouer, à convoquer une commission chargée de rédiger d'une Constitution, l’empereur Alexandre II trouve la mort suite à l’explosion d’une bombe, en mars 1881.
Un mot sur la politique étrangère pour dire que la Russie va "coloniser" l’Asie centrale: prise de Tachkent, Samarkand, le Khanat de Khiva, le Fergana (Ouzbékistan) pendant le règne d’Alexandre II. Par la suite l’expansion impérialisme va continuer et en août 1907, Anglais et Russes partagent l’Iran, l’Afghanistan et le Tibet en zones d’influences.
Le règne d’Alexandre III
Alexandre III (1845-1894) va donc s’efforcer de réprimer cette agitation révolutionnaire qui a eu raison de son père. Il utilise en premier lieu les "Règlements temporaires" qui désignent les régions où les représentants de l’ordre reçoivent des pouvoirs étendus. Désormais l’arbitraire devient la seule règle: perquisitions sommaires, emprisonnement, exil, procès en cour martiale, etc. Ce qui va aboutir au démantèlement de la Volonté du peuple, cette société secrète fondée en 1878 et dont le seul véritable objectif était l’assassinat du défunt tsar car sa frénésie réformiste risquait de "décrédibiliser" les thèses révolutionnaires. But qu’elle a atteint on l’a vu en 1881. En 1883, Alexandre III créé l’Okhrana, une police politique chargée d’infiltrer les milieux révolutionnaires, nombre de chefs sont exécutés, emprisonnés ou déportés en Sibérie. Les plus chanceux ou les plus lucides ont choisi l'exil. Les frontières sont étroitement surveillées et les contrôles des entrées et des sorties extrêmement draconiens. La Russie est de nouveau un bunker de la réaction. Il rétablit la censure, interdit la publication de la presse radicale, la presse libérale, elle, est sérieusement surveillée. Il retire aux universités leur autonomie et interdit aux étudiants de former des représentations corporatives et des organisations.
Il y a aussi des mesures beaucoup plus plus positives notamment sous l’impulsion du ministre des finances Nicolas Bunge aux commandes de 1881 à 1887: création d’une Banque foncière paysanne, abolition de la capitation, établissement des droits de succession. Ce dernier est aussi à l’origine de la première législation du travail en Russie qui limite la journée de travail pour les femmes et les enfants, et leur interdit pour l’industrie textile, le travail de nuit. Un corps d’inspecteurs du travail est créé à cet effet.
L'effort économique entrepris par Alexandre II est poursuivi. A partir de 1892, le budget s'équilibre, la monnaie nationale, le rouble se stabilise et se défini par rapport à l'étalon-or ce qui permet d'emprunter à l'étranger, Allemagne, Angleterre, Belgique et à partir de 1888 en France. L'étranger finance ainsi près du tiers des investissements économiques du pays. On notera l'ambiguïté: appel à l'étranger sur le plan économique, fermeure totale à l'étranger en ce qui concerne les affaires politiques. Quoi qu'il en soit le réseau ferré qui est de 20 000 kilomètres à l'avènement d'Alexandre III passe à 70 000 kilomètres en 1914. La construction du fameux Transibérien en 1891 va permettre de traverser les 6 000 kilomètres de la Sibérie en 8 jours. Ce réseau ferroviaire qui se densifie entraîne dans son sillage les industries minières et de métallurgiques (fer et charbon en Ukraine, or et métaux non ferreux en Oural et en Sibérie, Pétrole dans le Caucase). L'industrie textile, s'implante durablement autour de Moscou.
Toutes ces réformes économiques ont leurs contreparties. Au niveau rural, "le maintien du système communautaire du "mir", l'absence de capitaux et de compétences agraires interdisent toute exploitation intensive des terres et réduisent le monde paysan à l'endettement et à une quasi-misère qui rend d'autant plus insupportable l'émergence d'un petit groupe de paysans enrichis, les koulaks, capables d'acheter des terres communales ou de louer des terres aux seigneurs Par ailleurs, l'industrialisation fait naître une classe d'entrepreneurs enrichis et un embryon de classe moyenne d'employés et de contre-maîtres, de commerçants et de petits fonctionnaires, mais surtout un monde ouvrier peu nombreux (3 millions environ en 1900), mais très concentré dans quelques grandes usines et dans les régions industrielles du pays"(11). Des ouvriers qui travaillent près de 15 heures par jour, vivent dans la misère et sont l'objet de la surveillance et des tracasseries policières car les autorités estiment qu'ils sont de la graine de révolutionaires (on se demande bien pourquoi). Mais les vrais révolutionnaires, eux, du moins ceux qui théorisent le monde tel qu'il doit être chamboulé, se réorganisent, principalement, au sein des socialistes-révolutionnaires qui se font l'écho des revendications paysannes (la suspicion des ruraux semble être tombée). Le PSR (Parti socialiste-révolutionaire officiellement structuré à partir de 1901 mais en gestation depuis 1895-1896), puis SR qu'on pourrait comparer à un mouvement anarchiste, s'il développe un programme qui reste dans le vague, s'oppose à l'européanisation. La Russie possède ses spécificités, elle doit chercher une voie qui lui est propre. Parallèlement au SR se diffusent par l'intermédiaire des cercles ouvriers les idées marxistes en vogue dans le monde occidental (c'est essentiellement par le philosophe Plekhanov (1856-1918), en exil en Suisse, qu'elles pénètrent dans le pays). Elles seront ensuite relayées par des groupes sociaux-démocrates qui commencent à faire leur apparition (1895). Ce sont ces deux tendances, socialiste-révolutionnaire et social-démocrate que l'on va retrouver à la pointe de l'action. Ainsi "la gravité des tensions sociales et l'absence de canaux d'expression de la revendication politique font régner une atmosphère de fermentation prérévolutionaire dont l'écrivain Gorki porte témoignage dans ses romans (La Mère) ou dans ses pièces de théatre (Les Bas-Fonds)"(12).
L’empereur meurt en 1894. Son fils Nicolas II (1868-1918) lui succède. Il ne sait pas encore qu’il est le dernier empereur de Russie à être couronné.
(1), (2): RIASANOVSKY Nicholas V, Histoire de la Russie. Des origines à 1984, Bouquins, 1987.
(3), (5), (7), (8), (10): ROPERT André, LA MISERE ET LA GLOIRE. Histoire culturelle du monde russe de l’an mil à nos jours. Armand Colin, 1992.
(4), (9) : HELLER Michel, Histoire de la Russie et de son empire, Plon, 1997.
(6): REY Marie-Pierre, Autocratie, La réforme impossible, Les Collections de l’Histoire, consacrées à La Russie des tsars, N°19, avril-juin 2003.
(11), (12): BERSTEIN Pierre, MILZA Pierre, Histoire du XIXe siècle, Initial, Hatier, 1996. |